Cette vidéo Tik-tok, scrollée d’un pouce distrait, est peut-être la plus porteuse de sens en cette année qui commence. L’on y voit un jeune homme, 27 ans peut-être, bouille sympa et tignasse ébouriffée, installé dans un fauteuil de gamer. Un parfait spécimen de cette GenZ qui affole les sociologues. Sa mine jovialement scandalisée surplombe son accroche texte : « 5 ans de droit international pour ça ? »
La veille, le 3 janvier 2026, le Président Carotte, populiste suprémaciste invétéré, s’était réjoui du spectacle qu’il venait de visionner en direct sur les écrans des forces spéciales, dans sa résidence de Mar-a-Lago : « C’était splendide, digne d’une émission de télévision à grand budget ». Il s’extasiait de l’opération militaire qu’il venait d’autoriser, mobilisant 15 000 soldats, bateaux, avions, missiles, sous-marins autour d’un Vénézuela insupportablement rebelle depuis une dizaine d’années.
En quelques instants, les défenses anti-aériennes sont pulvérisées, les postes de commandement de l’armée bolivarienne rasés, les hélicoptères des Delta Force survolent les fumées de Caracas, silhouettes noires sur paysage nocturne. Les commandos bien renseignés fondent sur la résidence de Nicolas Maduro, neutralisent sa garde rapprochée et enlèvent sans autre formalité le président et son épouse. Quelques heures plus tard, ils sont incarcérés dans la prison la plus sordide de Brooklyn, New-York, sous de multiples chefs d’inculpation globalement fallacieux liés aux narcotrafics.
Sans mandat international.
Sans jugement.
Sans mandat de l’ONU.
Sans vote du Congrès
À part les pauvres gens qui vivent sous intraveineuses propagandistes des chaines d’info en continu, personne n’est dupe. Deux semaines plus tôt, lors d’une interview informelle, le même Président Carotte avait explicitement lâché les véritables raisons du déploiement de son armada au large des côtes vénézueliennes : « Nos sociétés américaines ont été chassées des champs pétrolifères il y a dix ans. Nous allons en reprendre le contrôle, notre dû ».
Maduro ne voulait plus que son pays vive sous le joug des pétrodollars. Il avait affirmé sa souveraineté sur la plus grande réserve d’or noir de la Terre, la sienne. Et commerçait avec tous les autres pays du monde en Yens, en roubles, eu euros, en n’importe quelle monnaie tant que ce n’était pas le dollar.
L’embargo immédiatement décrété par l’Oncle Sam Carotte a plongé il y a dix ans ce pays riche dans une misère moyenâgeuse. La population n’a eu besoin que de quelques coups de pouce supplémentaires pour en vouloir à son président promu de facto au rang des pires dictateurs.
Et voilà que, de façon totalement décomplexée, le Président Carotte « libère ce peuple du joug du tyran », décrète qu’il va lui-même diriger le pays pendant une durée indéterminée et reprend le contrôle de sa station-service des Caraïbes.
Oui, ce 3 janvier 2026, les masques sont tombés. La baudruche du Droit international, faite de traités, de conventions, de jurisprudences et de chartes, a explosé aussi soudainement qu’une bulle de savon.
Forces
Dans n’importe quel état souverain, le droit est voté par le pouvoir législatif, dit par la Justice, appliqué par la police et protégé si nécessaire par l’armée.
Le Droit International, chimère d’un siècle ou deux, n’est, lui, servi que par une ONU impuissante sous l’exorbitant véto des puissants et une Cour Pénale Internationale qui ne vaut que pour les faibles. Et aucune police pour le faire appliquer équitablement. Bref, une mascarade à laquelle croyaient seulement ceux qui voulaient de toutes leurs forces vivre dans ce décor en carton. Les autres savent depuis longtemps que, derrière ce théâtre d’ombre, le monde n’est régi que par une seule loi, celle du plus fort. Comme dans toutes les cours de récréation de la planète.
Et c’est ainsi que le Président Carotte reprend ses jouets confisqués, que les Sionistes s’adonnent à un génocide à ciel ouvert, que l’Afrique se déchire, que les Ouïgours sont réduits en esclavage et que le Dombass n’est plus aujourd’hui qu’une ruine labourée par les obus sous la toile arachnéenne des fibres optiques de millions de drones…
La partie peut reprendre sans fard, dans l’arène sanglante, sans règles ni arbitres. Dystopique et pourtant réelle.
Le pied de nez américain, pour aussi spectaculaire qu’il soit, n’est cependant en rien une première. L’insolente impunité israélienne, le grignotage territorial permanent de l’OTAN vers l’Est au mépris des accords signés, la mise à sac des « anciennes » colonies tout autour du globe procèdent tous de ce défi des caïds des bacs-à-sable : « Qu’ils viennent me chercher ! »
La mascarade baptisée « Droit International » qui permettait au Monde Moderne d’habiller la force, de différer certains conflits, de construire des récits de légitimité, s’est donc effondrée. Le théâtre normatif a vécu. Place dorénavant à la transgression assumée, à l’effacement des faux-semblants, à la force brute, aux alliances suspicieuses, aux zones d’influence impériales, à la dissuasion des muscles toujours bandés.
Pouvoir
L’effondrement des valeurs et des principes est tel qu’il peut légitimement provoquer une perte de repères, la généralisation du cynisme comme ligne philosophique, un désengagement moral et la tentation d’appliquer en cascade, à tous les niveaux de la société, la seule règle qui reste, celle du « chacun pour soi« .
Car, oui, le monde des hommes n’est ni juste ni équitable. Il est fait de différences innombrables qui pourraient être des richesses mais qui s’avèrent surtout sources de cruelles asymétries.
Asymétrie des ressources, des compétences, des savoirs, des intentions.
Et, quand il y a asymétrie, le mieux doté donne le ton. Il dit ce qu’il faut faire, décide, dirige. C’est ainsi que nait le pouvoir, systématiquement, dès qu’un groupe d’au moins deux personnes se constitue.
Le pouvoir est un fait émergent du social et aucune idéologie béate n’y peut rien. Il attire inexorablement ceux qui en ressentent l’appétence. Parfois avec de bonnes intentions initiales (le bien commun) mais toujours avec d’affreuses intentions finales (ma vision du bien commun est la meilleure, donc je l’impose). Le pouvoir corrompt, certes, mais il fait aussi davantage envie aux âmes malveillantes qu’aux autres. Car là aussi nous ne sommes pas égaux. C’est la fameuse asymétrie des intentions.
C’est pourquoi, même la plus pure des assemblées de belles personnes ne peut engendrer un pouvoir de la même eau. La malveillance commence dès que l’on veut avoir raison pour les autres et se consolide quand on a besoin de conserver le contrôle qui en découle. La malveillance est consubstantielle au pouvoir.
Anarchie
Quelle désillusion, pour tout humaniste convaincu, de prendre conscience du côté inexorable de cette mécanique infernale ! Comment ne pas basculer dans la misanthropie et les idées suicidaires ?
Et pourtant ! S’il ne peut exister aucune organisation sociale vertueuse, l’humanité est capable de tant de beauté ! Les belles personnes existent vraiment. Comme les vrais sentiments altruistes et généreux, les créations sublimes, les prouesses individuelles louables… Il est même des collaborations dénuées de mauvaises intentions, réjouissantes, apaisantes pour l’âme et l’esprit.
Tant qu’elles n’ont pas besoin de pouvoir.
Mais alors, la solution se nommerait-elle anarchie ? Ni dieu, ni maître. Un vivre ensemble responsable, équitable, respectueux de chacun et exigeant de tous.
Sur le papier, l’anarchie est tellement séduisante et si efficace au sein de groupes intelligents sans réels enjeux décisionnels !
Mais, quand le groupe grossit, quand il commence à s’agir de survie, les décisions urgentes s’imposent et ne restent pas longtemps consensuelles. Alors, les plus habiles avec la parole essaient de convaincre, les plus charismatiques séduisent, au départ malgré eux. Les asymétries réapparaissent et le pouvoir émerge.
Avec son lot de malveillances.
L’anarchie politique repose sur une anthropologie irréaliste.
Seule l’anarchie individuelle conserve du sens. Ne pas voter pour ne pas alimenter la mascarade d’une démocratie décrétée qui déguise une oligarchie boulimique. Fuir les organisations comme la peste. Mais cette anarchie-là coûte excessivement cher en solitude, en rejet, en silences. Elle est épuisante, car l’humain n’est pas programmé pour être ermite. Il a besoin de la meute.
Paradoxe ultime.
Être un animal social, en dépendre pour survivre et connaître le bonheur et, dans le même temps, souffrir de l’émergence du pouvoir inhérent. Cruel dilemme. Et si l’enfer des déistes n’était pas dans l’au-delà mais au sein de l’humanité, dans notre vie réelle et présente ? L’enfer est-il l’autre ou le groupe que je forme avec l’autre ? Le choc violent entre l’insupportable dissociation individuelle et l’impérieuse nécessité de s’assembler…
Afin que l’aventure reste viable, il convient généralement de revoir ses ambitions à la baisse, sans regret et avec lucidité. Privilégier le local au global, le réversible plutôt que l’institutionnel, le temporaire plutôt que le durable, comme condition d’un engagement sans croyance ni attente.
Transparences
Les asymétries constitutives de l’humain génèrent toujours un pouvoir au profit des nantis. Que se passerait-il si l’on trouvait le moyen de gommer les asymétries ?
Autorisons-nous un exercice de pensée, non comme recherche de solution effective, mais comme exploration des possibles.
Le transhumanisme est un mouvement datant de quelques décennies, considérablement renforcé par les avancées technologiques de ce premier quart de siècle. L’idée de l’humain augmenté n’est pas récente et nous sommes bien habitués à améliorer nos conditions de vie à l’aide de diverses prothèses : lunettes, fausses dents, articulations mécaniques, membres et organes artificiels… Comme la grenouille de la fable, nous n’avons pas pris garde à l’augmentation de la température dans la marmite transhumaniste et nous en croquons tous.
Mais l’essor de la robotique et des intelligences artificielles commence d’alimenter les rêves les plus fous : corps partiellement ou totalement mécanisés, transfert de conscience vers le numérique, victoire contre la mort… Un futur presque immédiat peuplé d’androïdes hybrides génère les envies des uns et les peurs viscérales des autres.
Le débat n’est pas aujourd’hui sur le champ éthique de ces biotechnologies. Disons qu’il est juste le décor de ce qui suit.
La société Neuralink du trillionaire Elon Musk teste en ce moment même des puces implantées dans le cerveau pour relayer certaines pensées vers des systèmes informatiques. Il s’agit officiellement de rendre certaines facultés à des aveugles, des paraplégiques. Mais l’on devine bien les extensions possibles de telles aventures technologiques.
Alors, imaginons.
Nous sommes dans un futur proche et il est possible d’équiper les humains de puces cérébrales permettant une connexion totale et extrême avec une méga intelligence artificielle générale. Chacun aurait ainsi accès à toutes les connaissances du monde, à toutes les puissances de calcul et même à toutes les ressources physiques qu’un corps humain peut offrir.
Dans ces conditions, plus aucune asymétrie ne subsiste. Les humains sont réellement tous égaux, en droits, en capacités, en connaissances, en performances.
Mais, nous l’avons vu, le pouvoir émerge aussi et surtout d’une dernière asymétrie. Celle des intentions. Certains veulent le pouvoir et sont prêts à tous les mensonges, toutes les nanoeuvres, toutes les traitrises, toutes les manipulations pour l’obtenir. D’autres s’en fichent.
Dotons donc notre fameuse puce cérébrale d’une ultime fonction. Non seulement elle connecte chaque humain à une intelligence artificielle générale mais aussi à… tous les autres humains. Transmission de pensée permanente et totale ! L’horreur intégrale.
Dans ces conditions, plus aucun mensonge, plus aucune manipulation. Nous sommes tous transparents. Une première conséquence est immédiate : l’effondrement de tous les pouvoirs.
Aurions-nous donc vaincu la plaie de l’humanité ? Rien n’est moins sûr.
Ruche
Simultanément à l’effondrement des pouvoirs, cette prouesse technologique provoquerait la disparition immédiate de toute intimité, de tout jardin secret. Chacun lirait à livre ouvert dans les plus belles et les plus abjectes pensées de chacun. Toutes les peurs, les blessures, les perversions jusque-là inhibées…
Pour une immense partie de la population mondiale, le choc serait insurmontable et les suicides collectifs décimeraient l’essentiel de l’humanité.
Mais il en resterait. Quelques-uns pourraient faire le saut et accepter ces transparences totales au prix de la disparition de leur identité individuelle. Ces rescapés formeraient immédiatement une nouvelle espèce. Au-delà de l’humanité. Une humanité 2.0 dans laquelle tout est décidé collectivement, chacun connait instantanément son rôle. Aucune individualité, un seul méta-organisme, puissant, invulnérable, sans état d’âme. Pas de pouvoir central, mais un pouvoir réparti. Une anarchie parfaite.
Une ruche. Ou une fourmilière. Au choix et peu importe, car cela ne serait plus l’humanité.
Nous aurions donc perdu ce qui nous rend si humains. Mais, nous aurions gagné en sérénité, en bien-être. À moins que…
Nous avons posé comme postulat que le pouvoir attire les plus affamés de contrôle, de domination. Cela contient en creux la supposition que la majorité des autres est calme, posée, gentille et bienveillante.
Mais, aucune preuve ne vient certifier une telle hypothèse.
Et si, en réalité, dans leur for intérieur, les humains avaient tous, ou la plupart, cette étincelle de malveillance, cet appétit de pouvoir ? Mais une étincelle bien trop petite pour entrer en compétition avec celle des champions du pouvoir, une étincelle endormie, qui couve sous la cendre, attendant son heure.
Alors, l’abandon des individualités au profit d’une seule et unique conscience collective, au lieu de faire la somme d’hypothétiques bienveillances, fusionnerait ces étincelles embusquées pour en faire un monstre totalitaire, voire auto-totalitaire. Ce qui resterait de l’humanité sombrerait alors dans la tyrannie de la moyenne, permanente, quotidienne. La violence ne s’exercerait plus verticalement, mais serait immanente.
Nous aurions créé un Leviathan sans visage.
Malédiction
Le pouvoir et ses inévitables dérives seraient donc constitutifs des relations sociales humaines, parce que liés à la soif de domination, de possession, d’assujettissement et leurs lots de mensonges, fourberies, alliances et trahisons.
Par ailleurs, la transparence absolue, l’aliénation individuelle dans un collectif pas forcément reluisant, porteraient en germe une catastrophe encore pire.
La conséquence est terrifiante. Quand le problème persiste, quelles que soient les méthodes d’organisation, c’est que le système n’est pas le problème. C’est l’humain. Malgré toute la beauté dont il est individuellement capable, serait-il collectivement malveillant ?
Envers lui-même, ses semblables, son environnement, le reste du vivant, sa planète ?
Cela pose une question terrible : l’humanité est-elle viable à terme ?
Si nous sommes seuls dans l’univers, la question se règlera un jour ou l’autre. Dans le cas contraire, pourvu qu’une espèce réellement bienveillante ne nous découvre pas…