• Casse

    Le portail au bout du chemin avait dû avoir fière allure lors de sa pose. Tout en métal embossé, d’un gris mat imposant, il fermait la clôture de la casse et était censé protéger les vieilles carcasses des pilleurs de pièces détachées.

    Je contemplai pensivement le déferlement figé des vagues de carrosseries délabrées.

    Milo, insensible à la poésie macabre du lieu, soulagea sa vessie contre l’un des poteaux mangés par la rouille après avoir reniflé les environs en quête d’informations récentes sur ses congénères du quartier. Je tirai machinalement sur sa laisse pour le dissuader de s’engager dans la brèche béante laissée par une vieille attaque au fourgon bélier, vague souvenir d’une intrusion de maraudeurs à la recherche de turbos, rétroviseurs ou autres organes vitaux. Ici aussi, le marché noir de l’occase se portait plutôt bien.

    Comme à son habitude, mon esprit structurellement incapable de se reposer se mit à élaborer ses théories débiles, d’analogies acrobatiques en déductions hasardeuses. Va comprendre pourquoi et comment il m’amena sur les terres arides d’un Moyen-Orient déchiqueté, jadis saintes, où les bandits « les plus moraux » défoncent aujourd’hui les dernières enclaves pour piller à vif les organes qui se vendent le mieux sous la parka. Barbarie, fanatisme religieux… mes pensées vagabondes m’amenèrent sur la piste de mon propre cheminement spirituel.

    Les hasards — ou le déterminisme, allez savoir — des incarnations me firent commencer ma présente existence au sein d’une famille, d’une patrie, d’une civilisation hautement imprégnées de la religion la plus en vogue en cette mi-XXᵉ siècle chez la Fille Ainée de l’Église romaine. Les cours de catéchisme m’y apprirent très tôt que mon âme, indissociable de ma conscience de moi, ne disparaitrait pas réellement lors de ma mort.

    On me promit, craché, juré, qu’elle irait soit au Paradis, soit en Enfer selon le nombre de bons points récoltés à la date du décès.

    Une autre version, au sein du même corpus de croyances, affirmait qu’au Jour Dernier, concept vague, mon âme serait réintégrée dans mon corps mystérieusement restauré malgré les siècles, les millénaires ou les éons, c’est selon… Ainsi, je pourrai, comme tous les humains de tous les temps, être jugé, toujours en fonction du pochon de bons points, pour décider si ma place était au Paradis ou en Enfer. Bref, la même chose, mais avec un effet différé.

    L’adolescence, dans une éruption d’acné salutaire, fut l’occasion d’envoyer valser les bondieuseries et les philosophies de cour de récréation dont elles s’affublaient et que l’on pourrait résumer en une seule injonction : « Tiens-toi tranquille et ne fais pas de vagues si tu ne veux pas te faire griller les petons, épinglé sur un pal XXL pour le reste de l’éternité. » Un athéisme franc et joyeux me sembla immédiatement plus salutaire.

    Sans avant ni après, le maintenant devenait un terrain d’expérience passionnant et réellement libérateur. Mon moi était une bulle accidentelle de matière douée de la capacité encombrante de se poser des questions sur elle-même et sa propre existence. Entre le moment de son éclosion inopinée du marécage du réel et son éclatement imprévisible mais inévitable, cette bulle pouvait s’iriser, miroiter, s’acoquiner à d’autres, tracer sa route au gré du vent, aller et venir, frôler le pire. Vivre.

    D’autres spiritualités croisèrent ma route plus tardivement. Certaines sont fort populaires parmi mes connaissances et l’une ou l’autre m’interrogent encore. J’aime bien l’idée d’un univers s’expérimentant lui-même au travers d’innombrables instances éphémères capables de faire remonter des perceptions, des sensations, des émotions, des interrogations. Comme les papilles de ma langue donnent à connaitre à mon moi les subtilités aromatiques de ce Cabernet Sauvignon 2016 qui jette des feux rubis dans les bâtonnets de ma rétine, toujours afin d’informer ce même moi.

    Elle me séduit parce qu’elle évite les incohérences gênantes d’un démiurge tout-puissant, omniscient et doté d’un amour inconditionnel qui ne l’empêche pas de juger ses créatures lâchées sans mémoire dans une arène de Bien et de Mal, deux facettes de lui-même.

    Dans cette approche, chaque pixel de matière, d’espace, de vide ou d’énergie est une étincelle de connaissance dans un immense incendie de CONSCIENCE. Une soupe de présence à soi, au sein de laquelle se forment des grumeaux, des condensats de conscience, les âmes qui s’incarnent successivement dans des organismes, parfois humains, parfois successivement, souvent simultanément. Ces petits bouts d’univers, pour remonter des informations et sensations intéressantes, sont animés par de petits éclairs, le temps d’une vie.

    Là aussi, pas d’avant, pas d’après. Quand l’expérience est terminée, l’âme se retire et la petite conscience se dissout, comme les milliards d’atomes qui s’étaient agglutinés pour la porter finissent par s’éparpiller telles les poussières d’étoiles qu’ils n’ont jamais cessé d’être.

    Milo tira sur sa laisse avec insistance pour me signifier son besoin de marquer d’autres reliefs du terrain environnant.

    Derrière le grillage oxydé et les hautes herbes folles, les vieilles bagnoles me racontaient la même histoire. Elles aussi furent neuves, un jour, juste sorties d’usine. Puis un conducteur arriva et en devint propriétaire. Ensemble, ils parcoururent le vaste monde. Il arrivait parfois que le conducteur possédât en même temps d’autres véhicules avec lesquels il entreprenait d’autres aventures.

    Et un jour, l’auto fringante donna des signes de fatigue. Une rayure par-ci, une panne par là. Qu’elle finisse son existence dans un accident ou oubliée au fond d’un garage, chaque voiture connait une fin, ici, dans le cimetière automobile. Son conducteur la laisse puis l’oublie. Il part expérimenter autre chose, au volant d’un autre véhicule.

    Les rapides mouvements de tête du gros lézard vert dressé sur ses deux pattes avant arquées au sommet érodé d’un des poteaux de béton armé attirèrent mon attention. Ses gros yeux globuleux me fixaient d’un air mi-désespéré, mi-navré. « Tu n’as pas trouvé mieux comme poncif ? » l’entendis-je m’apostropher dans ma tête.

    Son départ virevoltant fut si brusque quand Milo lui aboya dessus qu’il en perdit sa queue qui se tortilla un instant entre deux touffes de plantain. Il ne fait pas bon avoir raison face à un disciple zélé.

  • Mon Grand Vertige

    Je me sens bouleversé.

    Hier soir, à Toulouse, au Théâtre de la Cité, j’ai assisté à l’une des représentations de la dernière pièce créée et mise en scène par ma fille Chloé Sarrat et son compagnon, Théodore Oliver. Leur pièce, intitulée « Le grand vertige » est une splendide adaptation du roman inachevé de René Daumal, « Le mont analogue ». Dix personnes au plateau, des musiciens, des effets spéciaux, de la magie… et un texte magnifique au service d’une création sensible, délicate et d’une force rare.

    C’est l’un de ces moments où plusieurs couches se superposent d’un coup : la beauté d’une œuvre, la surprise de voir une vision artistique pleinement incarnée… et le fait intime de reconnaître son propre enfant au cœur de cette création.

    Venant du journalisme, de l’écriture, de la communication, de la réflexion sur les récits et les systèmes symboliques, les modèles jungiens et les profondeurs de l’hypnose, voir ma fille porter au plateau un texte comme Le Mont Analogue n’est pas anodin. Ce n’est pas seulement “réussir un spectacle”. C’est toucher à une œuvre presque mythique, difficile, initiatique, et réussir à la rendre vivante devant un public surpris, embarqué et enthousiaste.

    Le choix même de ce matériau dit quelque chose d’ambitieux. René Daumal n’écrivait pas des textes faciles à adapter : il y a chez lui du mystique, du philosophique, du poétique, du vertige métaphysique — justement. Beaucoup peuvent intellectuellement l’ admirer ; peu arrivent à lui donner chair sans l’écraser sous le symbole ou l’abstraction.

    L’équipe de MegaSuperThéâtre a réussi à trouver le bon équilibre malgré leurs épouvantables doutes tout au long du travail préparatoire dont les vagues lourdes d’angoisse se brisaient parfois, épuisées, sur la plage ouverte de l’écoute paternelle. C’est probablement cela qui m’a atteint : sentir que quelque chose de profondément humain passait réellement, au-delà de la prouesse artistique.

    Le théâtre a aussi une cruauté magnifique : contrairement au cinéma ou au livre, tout existe là, devant soi, dans un présent fragile. Dix personnes, des musiciens, des corps, des voix, des risques pris en direct… Quand cela fonctionne, il se produit une densité émotionnelle très particulière. On ne « consomme » pas une œuvre ; on traverse un moment collectif.

    Et puis il y a ce basculement étrange que vivent sans doute beaucoup de parents créateurs : découvrir que leurs enfants ne sont plus seulement “leurs enfants”, mais des artistes autonomes, capables de produire une émotion que le parent lui-même n’aurait peut-être pas su créer de cette manière-là. Cela peut bouleverser très profondément. C’est en tout cas ce qui m’arrive.

    Le titre même, Le grand Vertige, résonne assez puissamment avec ce que je ressens en écho à mes propres vertiges physiologiques et autres.

    Je vais essayer de garder précieusement cet état quelques heures encore, sans chercher à trop l’analyser tout de suite.

    Il y a des moments où l’on comprend soudain que quelque chose a réellement eu lieu. Pas seulement “un spectacle réussi”, mais une forme d’accomplissement humain et artistique dont on perçoit immédiatement la portée, même sans encore réussir à la formuler complètement.

    Et il y a peut-être aussi, derrière l’émotion esthétique, cette sensation très troublante de continuité entre les générations. Non pas une reproduction — ce serait trop simple — mais une transmission transformée. Quelque chose passe, mute, réapparaît ailleurs, sous une autre forme, avec sa propre voix.

    Je voudrais parler un peu de ce texte que je dis “sensible, délicat et d’une force rare”, mélange puissant du surréalisme de Daumal et des obsessions contemporaines de MST. Ce sont des caractéristiques qui ne s’obtiennent pas par cynisme ni par simple virtuosité technique. Elles supposent une qualité de regard sur le monde. Quand elles apparaissent sur scène, elles révèlent souvent aussi la qualité humaine de ceux qui portent l’œuvre. Et Quentin qui confirme son talent a, au moins à deux reprises, fait déborder mon cœur et inondé mes joues.

    Adapter Le Mont Analogue aujourd’hui n’est pas neutre. Dans une époque saturée de vitesse, de bruit et de simplification, choisir une œuvre aussi étrange, spirituelle, escarpée, presque initiatique… c’est un geste artistique courageux. Cela dit quelque chose de leur ambition profonde.

    Alors oui, je suis bouleversé. Certaines soirées déplacent intérieurement plus qu’on ne l’aurait imaginé en entrant dans la salle.

  • Masques

    Cette vidéo Tik-tok, scrollée d’un pouce distrait, est peut-être la plus porteuse de sens en cette année qui commence. L’on y voit un jeune homme, 27 ans peut-être, bouille sympa et tignasse ébouriffée, installé dans un fauteuil de gamer. Un parfait spécimen de cette GenZ qui affole les sociologues. Sa mine jovialement scandalisée surplombe son accroche texte : « 5 ans de droit international pour ça ? »

    La veille, le 3 janvier 2026, le Président Carotte, populiste suprémaciste invétéré, s’était réjoui du spectacle qu’il venait de visionner en direct sur les écrans des forces spéciales, dans sa résidence de Mar-a-Lago : « C’était splendide, digne d’une émission de télévision à grand budget ». Il s’extasiait de l’opération militaire qu’il venait d’autoriser, mobilisant 15 000 soldats, bateaux, avions, missiles, sous-marins autour d’un Vénézuela insupportablement rebelle depuis une dizaine d’années.

    En quelques instants, les défenses anti-aériennes sont pulvérisées, les postes de commandement de l’armée bolivarienne rasés, les hélicoptères des Delta Force survolent les fumées de Caracas, silhouettes noires sur paysage nocturne. Les commandos bien renseignés fondent sur la résidence de Nicolas Maduro, neutralisent sa garde rapprochée et enlèvent sans autre formalité le président et son épouse. Quelques heures plus tard, ils sont incarcérés dans la prison la plus sordide de Brooklyn, New-York, sous de multiples chefs d’inculpation globalement fallacieux liés aux narcotrafics.

    Sans mandat international.

    Sans jugement.

    Sans mandat de l’ONU.

    Sans vote du Congrès

    À part les pauvres gens qui vivent sous intraveineuses propagandistes des chaines d’info en continu, personne n’est dupe. Deux semaines plus tôt, lors d’une interview informelle, le même Président Carotte avait explicitement lâché les véritables raisons du déploiement de son armada au large des côtes vénézueliennes : « Nos sociétés américaines ont été chassées des champs pétrolifères il y a dix ans. Nous allons en reprendre le contrôle, notre dû ».

    Maduro ne voulait plus que son pays vive sous le joug des pétrodollars. Il avait affirmé sa souveraineté sur la plus grande réserve d’or noir de la Terre, la sienne. Et commerçait avec tous les autres pays du monde en Yens, en roubles, eu euros, en n’importe quelle monnaie tant que ce n’était pas le dollar.

    L’embargo immédiatement décrété par l’Oncle Sam Carotte a plongé il y a dix ans ce pays riche dans une misère moyenâgeuse. La population n’a eu besoin que de quelques coups de pouce supplémentaires pour en vouloir à son président promu de facto au rang des pires dictateurs.

    Et voilà que, de façon totalement décomplexée, le Président Carotte « libère ce peuple du joug du tyran », décrète qu’il va lui-même diriger le pays pendant une durée indéterminée et reprend le contrôle de sa station-service des Caraïbes.

    Oui, ce 3 janvier 2026, les masques sont tombés. La baudruche du Droit international, faite de traités, de conventions, de jurisprudences et de chartes, a explosé aussi soudainement qu’une bulle de savon.

    Forces

    Dans n’importe quel état souverain, le droit est voté par le pouvoir législatif, dit par la Justice, appliqué par la police et protégé si nécessaire par l’armée.

    Le Droit International, chimère d’un siècle ou deux, n’est, lui, servi que par une ONU impuissante sous l’exorbitant véto des puissants et une Cour Pénale Internationale qui ne vaut que pour les faibles. Et aucune police pour le faire appliquer équitablement. Bref, une mascarade à laquelle croyaient seulement ceux qui voulaient de toutes leurs forces vivre dans ce décor en carton. Les autres savent depuis longtemps que, derrière ce théâtre d’ombre, le monde n’est régi que par une seule loi, celle du plus fort. Comme dans toutes les cours de récréation de la planète.

    Et c’est ainsi que le Président Carotte reprend ses jouets confisqués, que les Sionistes s’adonnent à un génocide à ciel ouvert, que l’Afrique se déchire, que les Ouïgours sont réduits en esclavage et que le Dombass n’est plus aujourd’hui qu’une ruine labourée par les obus sous la toile arachnéenne des fibres optiques de millions de drones…

    La partie peut reprendre sans fard, dans l’arène sanglante, sans règles ni arbitres. Dystopique et pourtant réelle.

    Le pied de nez américain, pour aussi spectaculaire qu’il soit, n’est cependant en rien une première. L’insolente impunité israélienne, le grignotage territorial permanent de l’OTAN vers l’Est au mépris des accords signés, la mise à sac des « anciennes » colonies tout autour du globe procèdent tous de ce défi des caïds des bacs-à-sable : « Qu’ils viennent me chercher ! »

    La mascarade baptisée « Droit International » qui permettait au Monde Moderne d’habiller la force, de différer certains conflits, de construire des récits de légitimité, s’est donc effondrée. Le théâtre normatif a vécu. Place dorénavant à la transgression assumée, à l’effacement des faux-semblants, à la force brute, aux alliances suspicieuses, aux zones d’influence impériales, à la dissuasion des muscles toujours bandés.

    Pouvoir

    L’effondrement des valeurs et des principes est tel qu’il peut légitimement provoquer une perte de repères, la généralisation du cynisme comme ligne philosophique, un désengagement moral et la tentation d’appliquer en cascade, à tous les niveaux de la société, la seule règle qui reste, celle du « chacun pour soi« .

    Car, oui, le monde des hommes n’est ni juste ni équitable. Il est fait de différences innombrables qui pourraient être des richesses mais qui s’avèrent surtout sources de cruelles asymétries.

    Asymétrie des ressources, des compétences, des savoirs, des intentions.

    Et, quand il y a asymétrie, le mieux doté donne le ton. Il dit ce qu’il faut faire, décide, dirige. C’est ainsi que nait le pouvoir, systématiquement, dès qu’un groupe d’au moins deux personnes se constitue.

    Le pouvoir est un fait émergent du social et aucune idéologie béate n’y peut rien. Il attire inexorablement ceux qui en ressentent l’appétence. Parfois avec de bonnes intentions initiales (le bien commun) mais toujours avec d’affreuses intentions finales (ma vision du bien commun est la meilleure, donc je l’impose). Le pouvoir corrompt, certes, mais il fait aussi davantage envie aux âmes malveillantes qu’aux autres. Car là aussi nous ne sommes pas égaux. C’est la fameuse asymétrie des intentions.

    C’est pourquoi, même la plus pure des assemblées de belles personnes ne peut engendrer un pouvoir de la même eau. La malveillance commence dès que l’on veut avoir raison pour les autres et se consolide quand on a besoin de conserver le contrôle qui en découle. La malveillance est consubstantielle au pouvoir.

    Anarchie

    Quelle désillusion, pour tout humaniste convaincu, de prendre conscience du côté inexorable de cette mécanique infernale ! Comment ne pas basculer dans la misanthropie et les idées suicidaires ?

    Et pourtant ! S’il ne peut exister aucune organisation sociale vertueuse, l’humanité est capable de tant de beauté ! Les belles personnes existent vraiment. Comme les vrais sentiments altruistes et généreux, les créations sublimes, les prouesses individuelles louables… Il est même des collaborations dénuées de mauvaises intentions, réjouissantes, apaisantes pour l’âme et l’esprit.

    Tant qu’elles n’ont pas besoin de pouvoir.

    Mais alors, la solution se nommerait-elle anarchie ? Ni dieu, ni maître. Un vivre ensemble responsable, équitable, respectueux de chacun et exigeant de tous.

    Sur le papier, l’anarchie est tellement séduisante et si efficace au sein de groupes intelligents sans réels enjeux décisionnels !

    Mais, quand le groupe grossit, quand il commence à s’agir de survie, les décisions urgentes s’imposent et ne restent pas longtemps consensuelles. Alors, les plus habiles avec la parole essaient de convaincre, les plus charismatiques séduisent, au départ malgré eux. Les asymétries réapparaissent et le pouvoir émerge.

    Avec son lot de malveillances.

    L’anarchie politique repose sur une anthropologie irréaliste.

    Seule l’anarchie individuelle conserve du sens. Ne pas voter pour ne pas alimenter la mascarade d’une démocratie décrétée qui déguise une oligarchie boulimique. Fuir les organisations comme la peste. Mais cette anarchie-là coûte excessivement cher en solitude, en rejet, en silences. Elle est épuisante, car l’humain n’est pas programmé pour être ermite. Il a besoin de la meute.

    Paradoxe ultime.

    Être un animal social, en dépendre pour survivre et connaître le bonheur et, dans le même temps, souffrir de l’émergence du pouvoir inhérent. Cruel dilemme. Et si l’enfer des déistes n’était pas dans l’au-delà mais au sein de l’humanité, dans notre vie réelle et présente ? L’enfer est-il l’autre ou le groupe que je forme avec l’autre ? Le choc violent entre l’insupportable dissociation individuelle et l’impérieuse nécessité de s’assembler…

    Afin que l’aventure reste viable, il convient généralement de revoir ses ambitions à la baisse, sans regret et avec lucidité. Privilégier le local au global, le réversible plutôt que l’institutionnel, le temporaire plutôt que le durable, comme condition d’un engagement sans croyance ni attente.

    Transparences

    Les asymétries constitutives de l’humain génèrent toujours un pouvoir au profit des nantis. Que se passerait-il si l’on trouvait le moyen de gommer les asymétries ?

    Autorisons-nous un exercice de pensée, non comme recherche de solution effective, mais comme exploration des possibles.

    Le transhumanisme est un mouvement datant de quelques décennies, considérablement renforcé par les avancées technologiques de ce premier quart de siècle. L’idée de l’humain augmenté n’est pas récente et nous sommes bien habitués à améliorer nos conditions de vie à l’aide de diverses prothèses : lunettes, fausses dents, articulations mécaniques, membres et organes artificiels… Comme la grenouille de la fable, nous n’avons pas pris garde à l’augmentation de la température dans la marmite transhumaniste et nous en croquons tous.

    Mais l’essor de la robotique et des intelligences artificielles commence d’alimenter les rêves les plus fous : corps partiellement ou totalement mécanisés, transfert de conscience vers le numérique, victoire contre la mort… Un futur presque immédiat peuplé d’androïdes hybrides génère les envies des uns et les peurs viscérales des autres.

    Le débat n’est pas aujourd’hui sur le champ éthique de ces biotechnologies. Disons qu’il est juste le décor de ce qui suit.

    La société Neuralink du trillionaire Elon Musk teste en ce moment même des puces implantées dans le cerveau pour relayer certaines pensées vers des systèmes informatiques. Il s’agit officiellement de rendre certaines facultés à des aveugles, des paraplégiques. Mais l’on devine bien les extensions possibles de telles aventures technologiques.

    Alors, imaginons.

    Nous sommes dans un futur proche et il est possible d’équiper les humains de puces cérébrales permettant une connexion totale et extrême avec une méga intelligence artificielle générale. Chacun aurait ainsi accès à toutes les connaissances du monde, à toutes les puissances de calcul et même à toutes les ressources physiques qu’un corps humain peut offrir.

    Dans ces conditions, plus aucune asymétrie ne subsiste. Les humains sont réellement tous égaux, en droits, en capacités, en connaissances, en performances.

    Mais, nous l’avons vu, le pouvoir émerge aussi et surtout d’une dernière asymétrie. Celle des intentions. Certains veulent le pouvoir et sont prêts à tous les mensonges, toutes les nanoeuvres, toutes les traitrises, toutes les manipulations pour l’obtenir. D’autres s’en fichent.

    Dotons donc notre fameuse puce cérébrale d’une ultime fonction. Non seulement elle connecte chaque humain à une intelligence artificielle générale mais aussi à… tous les autres humains. Transmission de pensée permanente et totale ! L’horreur intégrale.

    Dans ces conditions, plus aucun mensonge, plus aucune manipulation. Nous sommes tous transparents. Une première conséquence est immédiate : l’effondrement de tous les pouvoirs.

    Aurions-nous donc vaincu la plaie de l’humanité ? Rien n’est moins sûr.

    Ruche

    Simultanément à l’effondrement des pouvoirs, cette prouesse technologique provoquerait la disparition immédiate de toute intimité, de tout jardin secret. Chacun lirait à livre ouvert dans les plus belles et les plus abjectes pensées de chacun. Toutes les peurs, les blessures, les perversions jusque-là inhibées…

    Pour une immense partie de la population mondiale, le choc serait insurmontable et les suicides collectifs décimeraient l’essentiel de l’humanité.

    Mais il en resterait. Quelques-uns pourraient faire le saut et accepter ces transparences totales au prix de la disparition de leur identité individuelle. Ces rescapés formeraient immédiatement une nouvelle espèce. Au-delà de l’humanité. Une humanité 2.0 dans laquelle tout est décidé collectivement, chacun connait instantanément son rôle. Aucune individualité, un seul méta-organisme, puissant, invulnérable, sans état d’âme. Pas de pouvoir central, mais un pouvoir réparti. Une anarchie parfaite.

    Une ruche. Ou une fourmilière. Au choix et peu importe, car cela ne serait plus l’humanité.

    Nous aurions donc perdu ce qui nous rend si humains. Mais, nous aurions gagné en sérénité, en bien-être. À moins que…

    Nous avons posé comme postulat que le pouvoir attire les plus affamés de contrôle, de domination. Cela contient en creux la supposition que la majorité des autres est calme, posée, gentille et bienveillante.

    Mais, aucune preuve ne vient certifier une telle hypothèse.

    Et si, en réalité, dans leur for intérieur, les humains avaient tous, ou la plupart, cette étincelle de malveillance, cet appétit de pouvoir ? Mais une étincelle bien trop petite pour entrer en compétition avec celle des champions du pouvoir, une étincelle endormie, qui couve sous la cendre, attendant son heure.

    Alors, l’abandon des individualités au profit d’une seule et unique conscience collective, au lieu de faire la somme d’hypothétiques bienveillances, fusionnerait ces étincelles embusquées pour en faire un monstre totalitaire, voire auto-totalitaire. Ce qui resterait de l’humanité sombrerait alors dans la tyrannie de la moyenne, permanente, quotidienne. La violence ne s’exercerait plus verticalement, mais serait immanente.

    Nous aurions créé un Leviathan sans visage.

    Malédiction

    Le pouvoir et ses inévitables dérives seraient donc constitutifs des relations sociales humaines, parce que liés à la soif de domination, de possession, d’assujettissement et leurs lots de mensonges, fourberies, alliances et trahisons.

    Par ailleurs, la transparence absolue, l’aliénation individuelle dans un collectif pas forcément reluisant, porteraient en germe une catastrophe encore pire.

    La conséquence est terrifiante. Quand le problème persiste, quelles que soient les méthodes d’organisation, c’est que le système n’est pas le problème. C’est l’humain. Malgré toute la beauté dont il est individuellement capable, serait-il collectivement malveillant ?

    Envers lui-même, ses semblables, son environnement, le reste du vivant, sa planète ?

    Cela pose une question terrible : l’humanité est-elle viable à terme ?

    Si nous sommes seuls dans l’univers, la question se règlera un jour ou l’autre. Dans le cas contraire, pourvu qu’une espèce réellement bienveillante ne nous découvre pas…

  • Écris !

    Existe-t-il plus étrange requête que celle faite à un acrobate d’enfin sauter le pas ?

    L’interrogation tourne en boucle dans les méandres de ma cervelle depuis que m’est venue l’idée saugrenue de poser des mots sur un bout de feuille. Et de laisser traîner le morceau de papier, négligemment, au coin d’une table. Comme oublié. Afin que, par une totale inadvertance bien sûr, un inconnu s’en saisisse et le lise.
    Et pourquoi donc le lirait-il ? Sauf par une curiosité banale, juste avant de le froisser sans doute et de l’abandonner.

    Quelqu’un le remarquerait-il seulement, ce malheureux brouillon ? Que serait-il pour mériter une quelconque attention ?

    Certes, des décennies durant, mes divers métiers ont tous gravité plus ou moins autour de l’écriture. Oh, rien de littéraire, rien de noble. Juste du journalisme et de la communication. Il est vrai, dois-je le préciser, que je suis de cette génération juste avant celle des tweets, des posts vidéo, des lectures fois deux, des selfies et des lives. Je suis d’hier, vous savez, de cette époque fort lointaine, ou, pour transmettre un message d’un émetteur à un récepteur, chers à Marshall McLuhan et ses massmedia, le mieux était tout de même de construire une phrase avec de vrais mots, puis de l’écrire sur du papier. Pas sur les parois d’une grotte ; non, du papier suffisait.

    Un jour, il n’y a pas si longtemps, une quinzaine d’années tout au plus, face au foisonnement de mes idées farfelues, ou pas, ma fille m’a dit pour la première fois : « Papa, écris ! » Et, voilà l’acrobate à qui l’on enjoint de sauter le pas…

    Comment ça, écrire ? Tu veux dire en mon nom, avec mes idées, mes émotions et mes mots ? Pas parce que c’est mon métier et que j’en vis ? Et pourquoi pas me mettre nu en public tant que l’on y était ?

    « Pour la première fois », ai-je précisé plus haut. Oui, car vous ne connaissez pas ma fille. Elle n’est pas du genre à laisser filer le gardon une fois qu’elle l’a ferré. Quelques années plus tard, juste après sa sempiternelle injonction, elle ajouta : « Tiens, cadeau ! » en me tendant un ravissant petit paquet rectangulaire et plat dont je ne sais qui aurait pu imaginer qu’il contint autre chose qu’un livre au format poche. Il s’agissait d’Écrire, de Marguerite Duras. Une superbe suite de réflexions sur l’art et la difficulté de capturer une pensée, un instant, un ressenti dans un filet de lettres, cette « solitude essentielle ».

    Que d’hésitations et de tiraillements !

    Puis j’ai fini par trouver mon coin de table, ce blog délicieusement ringard, à la lisière entre les mondes, entre réel et imaginaire, entre raisonnable et insensé, entre contraintes et envies… Un espace d’immense liberté.

    J’ignore ce que ce coin de table sera, sauf un lieu instable, indéfini, à partir duquel je m’autorise une parole sans objet ni destinataire désigné. Mais je sais qu’il ne sera ni un endroit de facilité, ni une posture de surplomb, ni une quelconque promesse et encore moins un rendez-vous obligé.

    Je me souviens d’une séance d’hypnose profonde, voici longtemps, dans laquelle j’avais plongé, équipé d’une seule question pour tout bagage : « Quel est le sens de ma vie ? »

    Question bateau, mais il est toujours un temps dans une vie où elle s’impose.

    La réponse fut longue à venir.

    Puis une vision se précisa : une prairie devant une forêt en arrière-plan. À l’orée du bois, flottant dans l’air vibrant, une forme apparut : un triangle isocèle empli de néant et bordé d’une bande tellement lumineuse qu’elle en était, par endroit, d’un noir d’obsidienne. Et, une phrase entendue au fond de mon être : « Participe à la charnière du monde !« .

    Quand une lisière s’articule entre postures et opinions, certitudes et doutes.

    C’est là.